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En RDC, la Gombe, une insolente enclave de riches au cœur de la misère de Kinshasa
Par Joan Tilouine
Publié hier à 09h49, mis à jour hier à 13h35
Temps de lecture 6 min.

Quartiers d’Afrique (4/21). Dans la capitale congolaise, le quartier huppé, coincé entre le fleuve Congo et un océan de misère, est un concentré de mondialisation sauvage.
« Dès qu’on sort de la Gombe, c’est compliqué. » L’élégante femme d’affaires, Yvonne Kusuamina, ne s’évade que rarement de cette insolente enclave de richesse au cœur de Kinshasa, la capitale congolaise. C’est là que tout se passe : le politique, l’économique et tant d’autres choses. Sur moins de 30 km2 se joue un pan du destin de la République démocratique du Congo (RDC), le plus grand pays d’Afrique francophone. C’est à la fois excitant et terriblement injuste. C’est ainsi.

Le 10 juin. Dans les rues de La Gombe, vers la gare centrale. « Tout est possible à Kinshasa », répètent ses habitants. Surtout ceux de la Gombe, la « ville ».Une jeune femme échange ses dollars pour des francs congolais (en bas, à gauche) et la circulation sur le grand boulevard (en bas, à droite).

Il n’y a que peu de place aux états d’âme dans la « république de la Gombe », où les privilégiés travaillent dur et sans arrêt pour se faire une place puis la garder. « A la Gombe, le niveau d’exigence est très élevé. On se connaît tous. Et si tu déçois une fois, c’est fini, t’es rayé de la carte. C’est impitoyable. Mais il y a une énergie unique », dit Yvonne Kusuamina. Formée en RDC, cette pimpante quadragénaire est aujourd’hui à la tête de Pay Network, une société qui règle plus de 2 millions de dollars de salaires chaque mois pour ses clients, des multinationales implantées en RDC. Elle reçoit « en tenue de combat », robe colorée de grand couturier et collier Chanel, dans son bureau établi dans un immeuble moderne du boulevard du 30-juin, la principale artère.
Yvonne Kusuamina, femmes d’affaires, dirige la société Pay Network qui gère le paiment des salaires pour le compte des entreprises.
De sa baie vitrée, on peut observer l’intensité de la circulation à Kinshasa, la horde de moto taxis qui slalome entre les 4 × 4 de luxe, les voitures cabossées venues des quartiers populaires et les enfants des rues en loques. Parfois, on peut croiser un étonnant cortège d’hommes virils en gilet de cuir paradant sur des Harley Davidson ou des BMW GS 1250. C’est le Club des motards de Kinshasa. Le président d’honneur n’est autre que l’ancien président Joseph Kabila, un amateur de grosses cylindrées, et son conseiller diplomatique, Barnabé Kikaya, en est un membre actif. « Après nos sorties en ville ou dans la ferme du président Kabila, on se retrouve entre passionnés dans les bars de la Gombe, une oasis dans Kinshasa, dit ce dernier. Kin tourne autour de la Gombe et on en souffre car l’activité est saturée. Et puis, en cas de révolte, on n’a pas d’autres choix que de se jeter dans le fleuve ! »

Citoyens de la « république de la Gombe »

Cette commune huppée vers laquelle tout converge est en effet coincée entre le fleuve Congo et un océan de misère qu’il faut traverser en empruntant les deux seules routes qui permettent de rejoindre l’aéroport. A chaque échéance politique, la bonne société de la Gombe s’envole par précaution pour l’Afrique du Sud, l’Europe, Dubaï ou Zanzibar. Le boulevard du 30-juin a déjà servi de théâtre de scènes de guerre, comme à l’issue de résultats contestés à l’élection présidentielle de 2006.
Mais tout cela appartient au passé, assurent à l’unisson les citoyens de la « république de la Gombe ». Il y en a même qui quittent l’Europe pour saisir l’intensité kinoise et vivre le Gombe dream. La styliste franco congolaise Laëtitia Kandolo est arrivée en 2014 dans la mégapole, d’où elle a continué de collaborer avec Kanye West, le célèbre rappeur et designer américain. « Kanye était curieux de Kinshasa, d’où je travaillais entre autres sur sa collection Adidas. Je suis partie pour un mois. Je pensais que ce serait long. Je suis restée », précise cette spécialiste de creative brand de 27 ans. Elle a créé sa marque, Uchawi, « made in Kinshasa », et ses créations ont été portées par des stars telles que Beyoncé, Madonna, Rihanna… « A Kin, il faut se battre pour réussir. En échange, il y a l’inspiration », glisse-t-elle.

Kinshasa est un miracle, et la Gombe incarne ce miracle. C’est une mégapole vénéneuse et déglinguée qui peut effrayer tant elle défie les normes, les statistiques, toute logique. C’est une capitale du chaos et de la liberté, de la débrouille et de la créativité. Chaque jour, elle se surprend et donne à voir une singulière chorégraphie de la survie dans la dignité et la brutalité d’un capitalisme sans limites, au cœur de l’Afrique. « Kin », comme on dit, est immense et surpeuplée. Peut-être douze, quinze, vingt millions d’habitants. Aucun expert n’a su résoudre ce mystère, se contentant de la classer troisième plus grande ville d’Afrique. Pas d’infrastructures, des embouteillages monstrueux, une pollution asphyxiante, des disparités sociales extrêmes. Et pourtant, elle resplendit et aimante, rend accro.

Des tours luxueuses

« Tout est possible à Kinshasa », répètent ses habitants. Surtout ceux de la Gombe, la « ville ». A l’aube, des flots de travailleurs pauvres et besogneux quittent leurs quartiers populaires et leurs bidonvilles de la « cité » pour franchir la frontière invisible mais connue de tous. Car elle n’a pas évolué depuis la colonisation belge et la gestion ségrégationniste de ce qui s’appelait alors Léopoldville. Sauf que désormais, le petit Manhattan kinois où ils vont tenter leur chance est dirigé par une élite congolaise et tenu économiquement par des aventuriers venus de loin. C’est l’une des rares zones de la planète où des soutiens financiers du Hezbollah traitent avec des loubavitch. Les Chinois investissent tous azimuts et les Indiens règnent entre autres sur la construction et l’immobilier, rachetant des parcelles hors de prix pour ériger des tours luxueuses sans se soucier d’une quelconque harmonie architecturale.

Le 10 Juin. Des jeunes fonctionnaires attendent à l’arrêt de bus de l’immeuble de la galerie Presidentielle (à gauche). Les embouteillages dans le centre ville à la tombée de la nuit (à droite)

Même à la Gombe, concentré de mondialisation sauvage, il ne faut rien attendre de l’Etat, à la peine pour construire ou entretenir des routes, fournir de l’électricité, des services publics bien avares lorsqu’il s’agit d’attribuer des contrats juteux à des entrepreneurs non corrompus. Tous les hommes d’affaires se méfient de la politique autant qu’ils raffolent des informations distillées par leurs amis de ce pouvoir qu’ils côtoient. « On ne vous demande pas d’argent mais une amélioration des cadres des affaires. » C’est en substance ce que Nicole Sulu a déclaré au nouveau président, Félix Tshisekedi. Et la voix de cette dame compte. Brillante et raffinée, elle est en quelque sorte la porte-parole de l’élite congolaise de la Gombe qu’elle fédère au sein de son réseau d’affaires, Sultani Makutano, en passe de devenir un puissant lobby. Il faut en être, se faire inviter dans son groupe WhatsApp « G-Mak », espace d’échange prisé entre tous les PDG du pays et de la diaspora.

La nuit kinoise

« La Gombe, c’est le pouvoir et le business. Si tu veux réussir, tu bosses hard, non stop, raconte cette mère de deux enfants. Le cadre d’affaires est tellement compliqué. Celui qui réussit à Kin pourra faire cinq ou six fois plus ailleurs. » Nicole Sulu, elle, reste à Kinshasa pour la transformer, la développer par le secteur privé. Elle s’est imposée sur la carte de la Gombe comme un passage obligé pour les hôtes de prestige. L’homme le plus riche d’Afrique, l’industriel nigérian Aliko Dangote, prévoit une visite éclair à Kinshasa et a d’ores et déjà bloqué deux rendez-vous : le chef d’Etat et Sultani Makutano. Les dîners organisés par les Sulu dans leur villa, parmi les plus courus de la ville, ont vu défiler des anciens présidents et des grands patrons parmi les plus en vogue du continent.
Le soir, le Gotha de la Gombe se retrouve dans les demeures cossues ou dans les bars chics, tel le K Lounge. C’est une terrasse perchée sur le toit de la tour où travaille Yvonne Kusuamina. Miniers, politiciens, hommes d’affaires et jeunes hipsters y flambent tranquillement. « Les étrangers pensent que Kin, c’est l’enfer ! Chaque soir ou presque, après ma séance de sport, j’ai un dîner pro sinon je vais avec des amis déguster des gambas au d’Vins, boire un cocktail à la Datcha, m’amuser au karaoké au Palace… », dit Mme Kusuamina. Au moins une fois par mois, les hommes, eux, se retrouvent ensuite autour de seaux de bières ou de champagne Chez Ntemba, « pour danser avec leurs maîtresses », moquent leurs épouses.

Dans une ruelle sombre de la Gombe, il faut franchir une porte vitrée puis descendre des petits escaliers en bois pour accéder à la salle enfumée de cette institution mythique de la nuit kinoise fondée en 2000 par un entrepreneur autodidacte. La qualité de la musique est la marque de fabrique de Chez Ntemba, qui compte désormais une quarantaine d’enseignes en Afrique, de Johannesburg à Luanda, du Cap à Brazzaville. Même un club de Kin peut accoucher d’un empire international…

BAUDOUIN MOUANDA POUR LE MONDE

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